L'histoire des Gothiques : Episode I

6 décembre 2014
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EPISODE I

Peu de gens savent que c’est un Français, natif de la ville d’Amiens, qui est à l’origine de l’invention des patinoires artificielles. Le club de hockey sur glace d’Amiens peut donc se vanter que ce soit grâce à un de ses habitants si des patinoires ont été construites un peu partout dans le monde ! En effet, Charles Tellier, un ingénieur picard particulièrement astucieux, a créé en 1857 la première machine frigorifique à circulation de gaz ammoniac liquéfié qui permit la production du froid à l’usage domestique et industriel. Après plusieurs améliorations de cette technique de congélation, un navire frigorifique put partir de Rouen en 1876 et apporter de la viande à Buenos Aires en bon état de conservation après quatre mois de mer. On peut donc en conclure que c’est grâce à l’invention de l’amiénois Charles Tellier si on joue aujourd’hui au hockey sur glace sur des pistes artificielles couvertes.

Par le fait du hasard, c’est un siècle plus tard, à la fin de l’année 1967, que sera inaugurée la première patinoire d’Amiens qui était située dans le centre sportif Pierre de Coubertin juste à côté d’une piscine. Mais ce n’est pas sur cette modeste piste réfrigérée que le hockey sur glace prit véritablement naissance dans cette ville de la Somme. En effet, c’est sur la Hotoie, un lieu dit situé presque au centre de la ville d’Amiens et qui désigne un plan d’eau artificiel (entouré d’un grand espace vert), que les premiers patineurs apparurent dans la région de Picardie comme le raconte François Désérable, l’un des anciens présidents du club.

« Au début des années 1960, nous étions un groupe de jeunes passionnés. Il faut dire que mon père, Jean Désérable, avait joué au hockey sur glace avant la seconde guerre mondiale, lorsqu’il effectuait son service militaire à Colmar en Alsace. J’ai donc attrapé beaucoup plus tard le virus familial. Quand j’étais encore tout jeune, je devais avoir 10 ou 11 ans, avec des copains du quartier nous fabriquions des patins rudimentaires avec des lames que l’on fixait, grâce à un étau, sur les semelles de nos chaussures de ville ! Je me souviens que mon frère aîné Bernard se déplaçait sur la glace du lac gelé de la Hotoie avec un vélo. Il me tirait derrière lui avec une longue corde et je patinais de cette façon. J’ai assisté parfois à des petits matches de hockey qui étaient disputés avec des crosses de hockey sur gazon et une balle. Inutile de vous dire qu’à cause de la surface très rugueuse de cette glace en plein air, les affûtages des patins étaient morts au bout de dix minutes ! »

Après cette époque assez folklorique, c’est donc sur la première patinoire artificielle du centre sportif Pierre de Coubertin, inaugurée à l’automne 1967, que débuta véritablement l’histoire sportive du club picard. Ce dernier faisait partie d’une association omnisports intitulée Amiens Sporting Club. L’ASC regroupait plusieurs disciplines et notamment des sports de glace. Dans cette petite patinoire qui ressemblait à un hangar et qui deviendra plus tard « l’enfer du nord » du hockey sur glace français, les premiers joueurs de la Somme étaient de véritables néophytes comme l’explique avec amusement François Désérable : « La première fois que l’un d’entre nous, qui s’appelait Gilles Mercier, a réussi à soulever en l’air le palet avec sa crosse, nous sommes tous restés ébahis ! Comme personne ne nous avait appris comment jouer, nous improvisions et ne faisions que pousser la rondelle sur la glace. Du coup, on s’est entraîné jusqu’à ce que tout le monde réussisse à faire la même chose… »

Ce sont des hockeyeurs parisiens très connus à l’époque, appartenant à l’ancien club de l’US Métro, qui viendront à Amiens pour former ces patineurs picards totalement amateurs. En particulier l’attaquant international Patrice Pourtanel, qui s’apprêtait à jouer avec l’équipe de France à l’occasion des jeux Olympiques d’hiver de Grenoble au mois de février 1968, et qui sera le premier véritable entraîneur du club de la Somme. Ce dernier, venu à Amiens poursuivre ses études à l’école supérieure de commerce, restera trois ans sur place tout comme le gardien de but de l’US Métro Lucien Momer qui sera également l’entraîneur des pionniers amiénois. Mais ce dernier s’occupera surtout de la gestion de la nouvelle patinoire tout en renforçant la première équipe locale comme simple joueur de champs préférant laisser le rôle de portier à un joueur du cru, Francis Lefevre. L’ancien capitaine de l’équipe de France, Gérard Faucomprez, qui jouait à l’ACBB, est venu lui aussi prêter main forte au nouveau club de hockey de Picardie ainsi que le futur arbitre international Michel Abravanel.

C’est donc avec l’aide de ces hockeyeurs venus en renfort de la capitale que le club d’Amiens commença tout doucement à se structurer. Grâce aussi au premier président de l’association des sports de glace, Jack Renel (son mandat durera huit saisons), et à deux amis tout aussi passionnés, Yves Brasseur (président de la section hockey) et Julien Burnay. Ces deux derniers deviendront à leur tour présidents de la section du « Sporting club » avant de laisser la direction des opérations générales à François Desérable dont le parcours exemplaire le propulsera plus tard jusqu’à la tête du hockey sur glace français.

Le choix du mot « opération » n’est pas anodin concernant l’histoire du club de hockey d’Amiens car ses premiers dirigeants ont eu l’intelligence de ne pas vouloir brûler les étapes et de se consacrer avant tout dès le départ à la formation des jeunes. C’est pour cette raison que l’équipe senior, dirigée par Jean Goupil, un cadre de l’usine Philips d’Amiens, ne fera son apparition dans le championnat qu’au bout de deux ans. Presque au même moment, au mois de septembre 1970, le défenseur amiénois François Désérable et l’attaquant François-Régis Cuminal prirent en mains l’école de hockey naissante. Pour améliorer encore l’enseignement des « petits de Picardie » et renforcer la discrète équipe senior, qui jouait seulement en deuxième série (Division 3), le club d’Amiens fit appel pour la première fois à un renfort canadien nommé Jean-Roch Dufour. Ce dernier succéda donc au poste de coach à l’ancien arbitre Michel Abravanel qui avait lui-même remplacé l’ex-capitaine de l’équipe de France Gérard Faucomprez.

C’est avec son premier renfort venu du Québec que l’équipe senior d’Amiens effectua son premier déplacement à l’étranger au mois de mars 1971. En effet, grâce à un jumelage qui existait entre Amiens et la ville allemande de Dortmund, les hockeyeurs picards eurent la bonne idée d’organiser des matches amicaux internationaux d’abord à domicile (renforcés par des hockeyeurs de Paris) puis ils se déplacèrent à Dortmund pour jouer sur une patinoire en plein air où la température glaciale était de moins dix degrés.

Il faut croire que tous ces personnages qui se sont penchés dès le départ sur le berceau du club de la Somme ont eu une influence très positive et rapide puisque dès 1972, l’équipe poussin d’Amiens fut sacrée championne de France en battant en finale, à la surprise générale, la formation alpine de Megève. Or, celle-ci évoluait pourtant dans une région montagneuse où le hockey sur glace était depuis longtemps déjà une tradition sportive. A moins que le club d’Amiens n’ait eu la chance de tomber dès son lancement sur une génération spontanée particulièrement brillante puisque le jeune leader des poussins amiénois n’était autre que le futur capitaine de l’équipe de France Antoine Richer. Devenue l’épouvantail dans sa catégorie, la jeune formation picarde réussit à conserver son titre en 1973, toujours sous la direction de François Désérable.

Le deuxième renfort étranger historique de l’ASC, le canadien Daniel Lapierre, échoua de peu en finale de la Coupe de France avec l’équipe minime amiénoise qu’il dirigeait ce qui confirma qu’il existait bien un terreau fertile sur cette petite patinoire picarde. D’autant qu’avec l’aide de son nouveau joueur-entraîneur, l’équipe senior disputa également un honorable championnat dans la Ligue du Nord, se qualifiant même pour les quarts de finale nationaux.

Des passages rapides allaient se produire au poste d’entraîneur-joueur puisqu’après les canadiens Dufour et Lapierre, qui ne restèrent qu’une saison à chaque fois, c’est un autre compatriote qui devait théoriquement prendre la suite. Sauf que le franco-canadien Philippe Duval, victime d’un sérieux problème familial, fut contraint de retourner outre-Atlantique au début de l’année 1974. Ce départ prématuré obligea François Désérable à reprendre la direction des entraînements en catastrophe.

Ce dernier gardera un souvenir à la fois heureux mais aussi amer de cette fameuse saison 1973-1974 car son équipe de benjamins réussit la performance de se qualifier pour la finale du championnat de France à l’issue de laquelle les jeunes picards durent s’incliner uniquement devant ceux de Saint-Gervais. Le résultat n’était pas en soi déshonorant bien au contraire car le club d’Amiens ne représentait alors presque rien sur la carte du hockey sur glace français. Sauf que beaucoup plus tard, François Désérable fut stupéfait en découvrant que sa jeune équipe avait été victime d’une supercherie des montagnards. En effet, le club de Saint-Gervais avait fait jouer un minime du nom de Michel Petitjean (donc plus âgé et évidemment le meilleur) avec une licence de benjamin ! Lorsque le subterfuge fut révélé dix ans plus tard, à l’occasion de l’assemblée générale des clubs du mois de juin 1983 à Megève, le Comité national de hockey préféra prononcer un jugement de Salomon en décidant curieusement d’attribuer rétroactivement le titre de champion de France à Amiens mais tout en laissant Saint-Gervais ex-æquo…

Qu’importe ces petits arrangements pas très glorieux, la section hockey de l’Amiens Sporting Club se préparait sportivement des beaux jours à moyen terme grâce à ses jeunes espoirs notamment avec les cadets qui furent également sacrés champions de France la même année 1974 en ayant pour coach un junior nommé Reynald Guillaume alors que ce dernier était à peine plus âgé que ses joueurs ! Dans la petite patinoire « hangar » du centre sportif Pierre de Coubertin, le hockey sur glace prit donc profondément racine d’autant que les jeunes pousses évoluaient dans un environnement très motivant. C’est ainsi que le capitaine Antoine Richer et ses petits camarades benjamins vécurent une expérience exceptionnelle en prenant un avion pour participer au 15e tournoi international Pee-wee de Québec au cours duquel des matches se déroulèrent devant plus de dix mille spectateurs de quoi marquer les esprits.

Rendez-vous jeudi prochain pour l’épisode II.