L’histoire des Gothiques : Episode II

13 décembre 2014
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EPISODE II

Au mois de septembre 1974, François Désérable, qui avait dû assurer l’intérim au poste d’entraîneur, fut contraint de partir effectuer son service militaire. Du coup, c’est un nouveau coach canadien, Michel Hénault, qui continua la formation du club tout en renforçant, le mot est faible, l’équipe senior. En effet, ce solide Québécois fit trembler toute la ligue du nord de la France avec son jeu puissant et percutant. Grâce en partie à son aide, la formation fanion de Picardie réussit à monter pour la première fois de son histoire en Nationale B (Division 1 aujourd’hui).

Un autre changement important intervint cette saison là parmi l’équipe dirigeante puisque Jack Renel quitta la présidence de l’Amiens Sporting Club (ASC) après un long mandat de huit saisons. Il fut remplacé par Yves Brasseur qui avait dirigé à ses côtés pendant la même période la section de hockey sur glace. Par un jeu de chaises musicales, c’est Jean Moitrier qui devint le nouveau président des hockeyeurs amiénois. Son arrivée coïncida avec un événement autrement plus considérable dans l’histoire du club de la Somme. En effet, le président de l’ASC et celui de la section hockey, souhaitaient profiter de la montée en Nationale B pour donner un coup de pouce supplémentaire à leur équipe senior. Les deux dirigeants se mirent d’accord au mois de septembre 1975 avec les canadiens Philippe Duval (qui avait fait un bref passage) ainsi que Michel Hénault (le dernier renfort) pour qu’ils reviennent tous les deux à Amiens. Mais à la suite d’une dispute entre les femmes de ces deux joueurs qui étaient amies, les Canadiens se fâchèrent et ils ne voulurent plus venir. Du coup, c’est finalement un autre compatriote, mais anglophone qui arriva à leur place et qui allait devenir un futur grand personnage du hockey français.

En effet, Dave Henderson, qui avait alors vingt-trois ans, reçut des propositions venues d’Europe pour aller jouer comme renfort étranger notamment en Angleterre et en Italie. Mais il préféra choisir la France et plus précisément la ville d’Amiens à la suite d’un concours de circonstances. « J’avais étudié l’histoire et la géographie et je voulais apprendre le français, dit-il. C’est le renfort franco-canadien de l’équipe d’Amiens à l’époque, Philippe Duval, avec qui j’avais travaillé à Pierrefonds au Québec, qui est à l’origine de mon aventure. Comme il ne pouvait pas revenir jouer à Amiens pour des raisons personnelles, il m’a mis en contact avec son club. C’est comme ça que l’affaire s’est conclue. Mais au départ, je pensais que j’étais venu dans ce club très provisoirement pour jouer pendant un an seulement… »

Effectivement, le Canadien s’imaginait effectuer un bref séjour, à la fois sportif et linguistique, en arrivant à l’aéroport de Roissy. A sa descente d’avion, Dave Henderson fut accueilli par Alain de Froberville, un dirigeant picard, qui croyait réceptionner Philippe Duval et qui se retrouva nez à nez avec ce jeune canadien de petite taille qu’il ne connaissait pas !

Pour couronner le tout, étant natif de la province anglophone du Manitoba, Dave ne parlait pas un mot de français. Il profita donc du fait que le club d’Amiens était privé à ce moment-là de patinoire pendant six semaines (à cause d’une panne de compresseurs) pour apprendre rapidement quelques rudiments de notre langue et pour faire connaissance avec ses nouveaux coéquipiers. Mais Dave Henderson ignorait encore que, dès son arrivée, il cumulerait le poste de joueur et celui d’entraîneur du club.

« Je me souviens que lors des premiers matches d’entraînements, certains dirigeants du club ne le trouvaient pas si terrible que ça, confie François Deserable, qui occupait alors le poste de trésorier. Nos joueurs étaient perplexes car il piquait des colères incompréhensibles en anglais. Mais il a vite fait taire tous ses détracteurs en se faisant respecter sur la glace d’autant qu’il s’est très vite habitué au jeu européen. Son adaptation a été presque immédiate. Sur le plan de la vie quotidienne, il a simplement fallu qu’on lui explique qu’au lieu de boire sans arrêt du lait et de l’eau, il valait mieux qu’il goûte un peu le vin… »

La longue idylle entre Dave Henderson et le club de la Somme débuta sous les meilleurs auspices puisque le nouveau renfort venu d’outre-Atlantique allait être le principal artisan de l’irrésistible montée en puissance de l’équipe d’Amiens dans le hockey sur glace français depuis le fond du tableau de la Nationale B jusqu’au sacre final en Ligue Magnus.

Au mois d’octobre 1977, le club d’Amiens fut endeuillé par le décès de Jean Moitrier, le président de la section hockey de l’ASC. Alain de Froberville fut alors désigné pour assurer la succession. Entre-temps, l’équipe fanion de la Somme s’était installée au milieu du classement de la Nationale B alors que Dave Henderson obtint sa naturalisation. Après celle-ci, Dave Henderson sera sélectionné en équipe de France. Il n’effectua cependant qu’un bref passage au sein de la formation tricolore dirigée pour la toute dernière fois, en 1981, par son légendaire compatriote Pete Laliberté.

Quoi qu’il en soit, Dave Henderson resta longtemps comme joueur dans l’équipe amiénoise contrairement à ses prédécesseurs pour la plus grande satisfaction des dirigeants de l’ASC. « J’étais très content de son arrivée et j’ai insisté pour qu’on le garde, raconte François Deserable. Il y a une anecdote qui m’a beaucoup marqué à son sujet et qui résume bien le personnage. Au mois de février 1977, lors d’un match à Croix, Dave avait marqué deux buts lorsqu’il se fractura l’index droit à la suite d’une très violente charge. Il est alors parti dans le vestiaire pour s’enrouler le doigt avec du ruban adhésif et il est revenu jouer comme si de rien n’était pour marquer trois nouveaux buts ! »

L’arrivée du robuste Dave Henderson allait être effectivement très payante d’autant qu’il fut soulagé momentanément de la lourde responsabilité du poste d’entraîneur qui fut confiée, à sa demande, à un de ses anciens coéquipiers au Canada, Gord Armstrong, qui deviendra le coach des amiénois pendant trois saisons. C’était la première fois que le club d’Amiens avait un entraîneur qui n’était pas joueur.

De son côté, Dave Henderson obtint, comme responsable des jeunes, le premier sacre du club d’Amiens en junior en 1980. Pour les seniors la présence dans le championnat de la Nationale B ne fut pas de tout repos avec des débuts laborieux. Puis ce fut la saison folle de 1981-1982 pendant laquelle le club d’Amiens, classé à trois reprises troisième, décrocha enfin le titre de champion de France de la Nationale B à l’issue d’une finale jouée à domicile face à Briançon. Les gradins du petit « hangar » amiénois d’une capacité théorique de 800 places, furent submergés à cette occasion par plus de 2200 supporters qui ne sont pas prêts d’oublier cette fameuse soirée. En effet, ce 6 mars 1982 fut la date qui marqua le début de l’accession de l’ASC d’Amiens dans l’élite du hockey sur glace français que représentait le championnat de la Nationale A (Ligue Magnus aujourd’hui).

Et pourtant, il faut noter que lors de cette fameuse saison, le club de Picardie avait laissé partir ses deux meilleurs espoirs, les « jumeaux », Antoine Richer transféré à Tours et Jean-Paul Farcy parti pour Grenoble. Fort heureusement le club d’Amiens avait eu la bonne idée de recruter un jeune gardien de 21 ans, Patrick Marchand, qui fut le premier renfort franco-canadien professionnel sans aucune autre fonction au sein de l’ASC. Comme le confiera Pascal Waroquet « Ce gardien était vraiment très talentueux. On avait encore jamais vu ce niveau car nos goals étaient toujours des amiénois. Avec lui, on était rassuré car il arrêtait tout ! »

Bref, grâce à un recrutement intelligent, Dave Henderson, qui était devenu au fil des ans le pilier porteur du club d’Amiens, confirma ainsi sa grande compétence, non seulement comme joueur, mais aussi comme entraîneur puisque le Franco-canadien était à nouveau le coach des amiénois depuis deux saisons.

A l’issue de ce premier grand succès, le président de l’Amiens Sporting Club, Julien Burnay, décida de quitter son poste pour le confier à François Désérable épaulé dans sa tâche par Christophe Ziéba qui assura pendant trois saisons la présidence de la section de hockey sur glace. Avec l’accession en Nationale A, l’équipe d’Amiens découvrait une nouvelle dimension du hockey sur glace français car le club de Picardie était à l’époque totalement amateur. Seuls, l’entraîneur et le renfort étranger (les canadiens Ron Armstrong et David Archambault puis l’américain Mike Toppazini) étaient rémunérés. Les autres joueurs de l’équipe touchaient uniquement des primes de matches à l’image du capitaine Pascal Waroquet, chirurgien-dentiste de son état, qui était le plus « vieux » en défense à l’âge de vingt-quatre ans…

L’arrivée dans l’élite de l’ASC ne fut pas un long fleuve tranquille pour l’équipe de la Somme car la menace d’une descente fut réelle malgré l’arrivée du célèbre gardien international parisien Frédéric Malletroit qui avait été champion de France deux ans plus tôt avec les « Mammouths » de Tours. Ce portier allait cependant permettre au club d’Amiens de remporter à deux reprises le trophée du meilleur gardien du championnat de France. D’autre part, l’ASC fit venir également Larry Sacharuk, qui fut le premier renfort du club ayant évolué en NHL (Rangers de New York). Pour éviter que leur équipe fanion ne replonge ou fasse « l’ascenseur », les dirigeants prirent la décision d’abandonner la technique de l’entraîneur-joueur.