L’histoire des Gothiques : Episode IV

27 novembre 2014
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EPISODE IV

 

Toutefois la gestion au quotidien de Vladimir Zubkov s’avéra rapidement compliquée comme le raconte son ancien coéquipier Antoine Richer : « Vladimir ne parlait pas un mot de français. C’était un handicap. Mais je pense que cela l’arrangeait un peu car c’était un russe zélé très proche du régime sévère de son pays. En tant qu’ancien soldat, il avait été formaté malgré lui et il avait gardé la mentalité soviétique. Je pense que c’est pour cette raison qu’il n’a pas voulu partir dans la NHL même s’il s’en défend. Je me souviens qu’à Amiens, il était très méfiant envers les renforts canadiens. Il donnait des conseils aux jeunes joueurs toujours en catimini, presque en cachette, de peur qu’on entende ce qu’il disait ! Il était un peu parano. Et puis, il n’arrêtait pas de poser quotidiennement des problèmes aux dirigeants en leur présentant par exemple une facture d’achat de pneus pour son camion et en les menaçant de ne pas jouer s’il n’était pas remboursé… Il avait sans cesse des discussions concernant les termes de son contrat. Bref, il faisait toujours des embrouilles. C’est pour cette raison qu’il n’a jamais donné sa pleine mesure à Amiens sauf à l’occasion de quelques matches où il a été exceptionnel. Mais dès que quelque chose clochait, il se braquait et il se portait malade… »

Il n’empêche que le club d’Amiens commença dès lors à pointer le bout de la crosse dans le groupe de tête du championnat de France avec une telle efficacité que les Ecureuils se permirent le luxe d’éliminer les redoutables Dragons de Rouen en demi-finale à l’issue d’un match dantesque disputé sur la patinoire normande de l’île Lacroix qui baignait dans un épais brouillard à couper au couteau. Les anciens parleront encore longtemps de ce but décisif marqué par le renfort franco-canadien Stéphane Lessard à travers les jambières du gardien de Rouen Antoine Mindjimba qui deviendra plus tard, ironie de l’histoire, le portier de la formation picarde. Cette demi-finale d’anthologie de 1989 déchaîna tellement les passions quelle valut au futur journaliste de télévision Thierry Adam d’être désigné « micro d’or » pour son reportage en direct sur les ondes de Radio France Picardie. Le futur commentateur du tour de France Cycliste sur la chaîne France 2 occupera ensuite pendant un temps la fonction de vice-président du club de hockey d’Amiens.

Mais revenons à la finale car les Amiénois, privés du russe Zubkov, s’inclinèrent certes face à l’armada des Français Volants de Paris, mais après avoir livré une résistance farouche qui permit à l’équipe de Picardie de remporter la première manche à domicile (6-5) grâce notamment au brio de son attaquant de choc Sylvain Beauchamps auteur de quatre buts. Malheureusement, lors du match retour, disputé sur la patinoire de Colombes, les « Volants » s’envolèrent et ils s’imposèrent sur le score sans appel de 10-2.

L’absence de Vladimir Zubkov lors de cette fameuse finale qui opposa en 1989 Amiens et les Français Volants de Paris, ne fut pas un caprice de sa part puisqu’il fut réellement malade et il dut être remplacé au pied levé par le canadien Michel Galarneau. Le parcours remarquable des Ecureuils cette saison là doit incontestablement être mis au crédit du renfort russe. Toutefois, pendant la saison suivante qui voyait arriver plusieurs grandes vedettes tricolores (Patrick Foliot, Pierre Pousse et Antoine Richer), le nouvel entraîneur de l’équipe de la Somme, le canadien Georges Tower, allait être confronté à son tour au comportement parfois imprévisible et assez exaspérant de Vladimir Zubkov.  Ce dernier pouvait tout aussi bien faire un show éblouissant sur la glace lors d’un match, puis se montrer indigne de sa réputation lors de la rencontre suivante pour peu qu’il ait une contrariété. Le numéro 7 des Ecureuils fut tellement décevant pendant plusieurs semaines, que le coach canadien n’hésita pas à le remplacer par Michel Galarneau comme deuxième renfort étranger aux côtés de l’autre renfort russe du club, Vladimir Lubkin.

Cette éviction fit sensation dans la presse locale mais aussi dans les médias nationaux puisque le journal L’Equipe publia un long article avec un titre en forme d’exclamation : « Vladimir Zubkov fait banquette ! ». Dans l’interview qu’il accorda à ce quotidien Georges Tower expliqua : « Il fallait que je fasse quelque chose. On ne peut plus continuer comme ça. Cette saison Zubkov n’est plus le même. Rendez-vous compte, il n’est pas meilleur à présent en défense que Dauphin, Nicoud ou Dusseau… Contre Grenoble, il a perdu de nouveau le palet et il a donné le troisième but à l’adversaire. A Briançon, rebelote, il perd le palet derrière la cage et ce fut aussi un but contre nous. J’ai donc décidé de l’écarter provisoirement car je dois trouver une solution. »

Après une entrevue avec ses dirigeants avec l’aide de son interprète, Vladimir Zubkov fit amende honorable et redevint par intermittence le joueur génial que l’on avait connu même si en coulisses certains reprochaient au Russe, qui fêtait ses trente-deux ans, de vouloir désormais s’économiser physiquement pour durer le plus longtemps possible et continuer ainsi à gagner de l’argent. D’autant que grâce à l’assouplissement progressif de la politique de son pays d’origine (suite à l’arrivée de Gorbatchev) la durée de son séjour en France, qui était limitée en principe à deux ans, fut prolongée sans plus aucune contrainte. Mais le départ de Vladimir Zubkov d’Amiens, à l’issue de sa troisième saison en Picardie, ne sera pas la conséquence de ses frasques mais sera lié aux graves problèmes financiers dont fut victime le club de la Somme

En effet, après cette première tentative avortée en 1989 de conquérir la Coupe Magnus les dirigeants du club d’Amiens ne se découragèrent pas, bien au contraire, mais ils se lancèrent dans une fuite en avant financière qui coutera cher au club ultérieurement. L’équipe de la Somme continua donc à se renforcer avec notamment les retours de son capitaine emblématique Antoine Richer (après huit ans d’absence), des trois « Rémois » Christophe Moyon, Thierry Ouzelet et François Richer, ainsi que l’arrivée en Picardie de l’attaquant international Pierre Pousse. Lorsque le président de l’Amiens Sporting Club, Claude Studer, décida de démissionner au mois de juin 1989, l’ampleur du problème financier apparut alors au grand jour. Après plusieurs audits et expertises, il fut évident que le dépôt de bilan était inévitable. Non sans courage Jean-Marie Quintard accepta de venir reprendre les commandes de la section hockey de l’ASC pour tenter de sauver les meubles. Au cours de la saison 1990-1991, le club d’Amiens était en plein naufrage.

Les joueurs n’étaient plus payés et l’URSSAF imposa un redressement fiscal du coup le déficit du club avoisina les 244.000 euros. Le club omnisports de Picardie (l’ASC) fut mis en liquidation judiciaire le 28 décembre 1990. Théoriquement, l’équipe de hockey professionnelle de l’ASC, devait totalement disparaître tout comme la section de patinage artistique et les autres sections sportives. De ce fait, le club de hockey aurait dû également être exclu du championnat de la Ligue Nationale (Ligue Magnus aujourd’hui). Mais, grâce à une importante aide financière de la ville d’Amiens, du Conseil Général ainsi que l’aide d’un nouveau sponsor, le club de la Somme allait renaître immédiatement de ses cendres en devenant un club totalement autonome prenant désormais le nom de Hockey Club Amiens Somme (HCAS). Pour tirer un trait définitif sur le passé et solder les comptes, on débaptisa les « Ecureuils » qui devinrent les « Gothiques » sur une idée d’une agence de publicité qui prit ainsi comme référence le style de la célèbre cathédrale de la ville avec de nouveaux maillots originaux évoquant des vitraux…

Cette transformation radicale permit ainsi au président Jean-Marie Quintard de rester à son poste avec l’ensemble de son équipe tout en se débarrassant à moindre frais et avec soulagement d’un très lourd fardeau financier. Son tour de passe-passe fut d’autant plus adroit que la FFSG accepta sans sourciller le moins du monde que les nouveaux « Gothiques » prennent immédiatement la place des « Ecureuils » dans le championnat de France dès le 5 janvier 1991 à l’occasion d’un match contre Bordeaux…

Comme tout a normalement une fin, Dave Henderson mit lui par contre un terme définitif à sa carrière de joueur le 18 avril 1991, à l’âge de quarante ans, après avoir disputé un ultime match de play-off à Grenoble. « J’aurais bien voulu continuer à jouer mais mon corps ne suivait plus. A un moment, il faut être lucide et savoir s’arrêter, confia-t-il. Je ne risque pas d’oublier la date de mon arrêt car l’année est gravée au dos d’une montre que le club m’a offert à cette occasion. Comme elle marche bien, je la porte toujours au poignet. » Le célèbre numéro 10 amiénois aura donc joué au total seize saisons avec l’équipe de la Somme. Un sacré bail !

Le président du nouveau club d’Amiens, Jean-Marie Quintard, qui était parfaitement conscient de l’apport inestimable que pouvait avoir un tel joueur au comportement exemplaire sur la glace (300 minutes de prison au total en 411 matches), lui demanda alors de rester en Picardie pour devenir le nouvel entraîneur des Gothiques tandis que son numéro de maillot fut retiré à jamais du jeu.

Reconverti dans des fonctions exclusives de coach, Dave Henderson se passionna pour son nouveau travail notamment pour la formation des jeunes, que ce soit dans la création de la section sport-études d’Amiens ou lorsqu’il devint, pour une saison seulement, l’entraîneur national de  l’équipe de France des juniors de moins de 18 ans en tandem avec son compatriote de Dunkerque Harry Perreault.

Dave Henderson prit ensuite la direction, pendant cinq ans cette fois, de la sélection nationale junior des moins de 20 ans avec comme co-entraîneurs successifs Bernard Combe, James Tibetts puis Pierre Pousse. Concernant ce dernier, il faut noter que Pierre Pousse, de retour de Briançon (avec le franco-canadien Patrick Dunn), sera sacré meilleur joueur français à l’issue de la saison 1992-1993 devenant ainsi le premier hockeyeur du club d’Amiens à recevoir cette récompense. Ce strasbourgeois d’origine restera pendant huit saisons consécutives dans l’équipe de Picardie.

Il est important de souligner également que pendant la saison qui suivit la distinction de Pierre Pousse, un autre hockeyeur amiénois fit la une de l’actualité. En effet, le défenseur des Gothiques Christophe Moyon, qui venait d’avoir trente ans, fut pourtant sélectionné pour la première fois dans l’équipe de France dirigée à l’époque par le suédois Kjell Larsson. Le nouveau numéro 3 tricolore put ainsi réaliser un rêve de gosse en participant aux Jeux Olympiques d’hiver de 1994 organisés à Lillehammer en Norvège. Cette sélection fut d’autant plus étonnante que depuis presque dix ans Christophe Moyon jouait sans pouvoir se servir de la vision de son œil gauche qui avait été gravement touché par une crosse lors d’un match à Caen. « Même sur le tard, cette sélection m’a fait énormément plaisir, confie Christophe. J’étais conscient que je prenais constamment un risque insensé en jouant avec un seul œil, mais en fait je n’y pensais jamais. Que voulez-vous, le hockey c’est ma passion ! » Un amour immodéré pour ce sport qui lui fera porter à ses risques et périls le maillot du club d’Amiens pendant plus de seize ans avant de se reconvertir ensuite dans l’administration du HCAS.