L’histoire des Gothiques : Episode V

5 décembre 2014
gothiues5

EPISODE V

Dans sa ville d’adoption, Dave Henderson occupera pour sa part le poste d’entraîneur pendant trois saisons d’affilée avant de prendre momentanément ses distances avec le terrain au mois de septembre 1994 pour laisser les rênes de l’équipe à l’entraîneur-joueur russe Vladimir Zubkov qui ne fut pas rancunier puisqu’il effectua son retour dans le club de Picardie.

En effet, le Russe retourna à Amiens car la situation financière s’était améliorée en Picardie. Mais rapidement, ses vieux démons allaient reprendre le dessus. En attendant, lors de la saison 1994-1995, le club d’Amiens participa pour la première fois à la Ligue européenne baptisée « Atlantique » ce qui lui permettra d’envoyer son équipe fanion jouer au Danemark et aux Pays-Bas. Dans la formation amiénoise il y avait désormais Antoine Mindjimba, un gardien de but d’origine camerounaise par son père (mère française) qui vint renforcer les Gothiques avec lesquels il restera pendant une longue période de douze ans et se forgera une grande réputation. Ce goal emblématique profita dès son arrivée du troisième match du quart de finale des play-offs du championnat hexagonal qu’Amiens disputa le 11 mars 1995 à domicile contre Chamonix pour se distinguer. Il devint en effet le premier gardien de l’histoire à marquer un but dans le championnat de France profitant, à trente-cinq secondes de la fin, de l’absence volontaire de Fabrice Lhenry devant la cage adverse. Cet exploit sera passé en boucle dans le « Zapping » sur la chaîne de télévision Canal Plus. Mais c’est surtout pour son brillant parcours durant toute la saison qu’Antoine Mindjimba sera sacré meilleur gardien du championnat de France Elite.

Dès la deuxième saison aux commandes des Gothiques (ces derniers portaient désormais une énorme lettre « G » dans un fond rouge sur leurs maillots), Vladimir Zubkov provoqua à nouveau de sérieux remous dans le club de la Somme. Il exigea notamment le limogeage de l’entraîneur physique Hugues Julien qui avait pourtant le soutien des joueurs. Le coach moscovite choqua également ses coéquipiers en ne dirigeant pas les entraînements ni les matches des Gothiques pendant la période où il fut blessé (toujours ses problèmes de vertèbres) obligeant le capitaine Antoine Richer à le remplacer… Il resta de surcroît étrangement muet derrière le banc de son équipe lorsqu’il fut suspendu en quarts de finale face à Chamonix son ancien club. Bref, le comportement imprévisible et capricieux de Zubkov fut si mal ressenti que son départ avait été déjà envisagé dès le mois de décembre 1995. C’est finalement au mois de mars 1996 que le président du club d’Amiens, Jean-Marie Quintard, décida d’aller jusqu’au clash et il annonça la mise à pied du célèbre russe constatant que « le divorce était définitivement consommé entre Zubkov et les joueurs ». Comme son contrat arrivait à expiration à la fin de cette saison là, son départ fut donc avancé de quelques jours.

Il faut noter que cette saison 1995-1996, qui avait vu l’arrivée à Amiens des défenseurs internationaux Serge Djelloul et le regretté Michel Breistroff ainsi que l’attaquant tricolore Stéphane Barin et le russe Evgueny Davydov (champion olympique et d’Urss), permit au club picard de tourner une autre page de son histoire. En effet, le 2 janvier 1996, un nouveau centre sportif polyvalent avec piscine, piste de glace et gymnase fut inauguré. Le HCAS prit donc possession de sa nouvelle patinoire beaucoup plus vaste dans le magnifique « Coliseum », situé rue Caumartin, qui pouvait accueillir désormais jusqu’à 3500 spectateurs. Le club de la Somme bénéficiant d’une nouvelle patinoire flambant neuve, précisons pour l’anecdote que c’est Dave Henderson qui marqua le dernier but sur la vieille piste du « hangar » avec l’équipe réserve amiénoise lui permettant ainsi de se maintenir en Deuxième division. Ajoutons que ce nouveau stade de glace d’apparence très moderne connut un incident sérieux avant même son ouverture puisque la chute imprévue de quatre verrières retarda sa mise en service obligeant l’équipe picarde de jouer ses matches « à domicile » à Rouen et à Compiègne. Mais la réception de ce nouvel outil plus performant fit vite oublier ce contretemps d’autant que la ligne Kadykov-Davydof-Richer assura le spectacle jusqu’à l’élimination des Gothiques par les Albatros de Brest en demi-finale. L’optimisme était cependant de rigueur au point qu’un premier club de supporters officiel vit le jour à cette époque sous le nom des Grizzly. Ce kop assez bruyant s’était donné pour mission de mettre de l’ambiance dans le Coliseum.

Malheureusement, l’intersaison fut endeuillée par la disparition tragique de l’international Michel Breistroff, victime de l’explosion du Boeing de la TWA au large de New York le 17 juillet 1996. L’émotion fut immense dans le hockey sur glace français mais surtout parmi les joueurs amiénois car Michel Breistroff, qui venait de quitter les Gothiques pour tenter sa chance dans le championnat allemand, avait déjà joué dans le club d’Amiens en catégorie cadet. Il logeait à cette époque chez Michel et Claude Musche, parents d’un joueur de la même catégorie. C’est donc à l’occasion d’une cérémonie très émouvante, juste avant le match Amiens-Reims du samedi 7 septembre 1996, que le nom de Michel Breistroff fut donné au vestiaire des Gothiques et que son numéro 27 fut définitivement retiré.

Après le départ définitif de son coach russe, le club d’Amiens, désormais installé dans le Coliseum rappela pour la énième fois son entraîneur emblématique (qui continuait à s’occuper du hockey mineur) afin de reprendre la course vers un titre suprême qui se faisait toujours attendre. Dès sa prise de fonction, le « loyal guerrier » Dave Henderson réussit fort bien dans sa tâche puisqu’il parvint à hisser sa formation à deux reprises à la seconde place du championnat. Amiens s’inclina face à Brest lors de sa deuxième série finale en 1997 et fut encore battu par Grenoble lors de sa troisième série finale en 1998 avant de connaître enfin la consécration l’année suivante.

Mais avant d’évoquer ce sacre tant attendu, arrêtons-nous un instant sur le mois d’octobre 1997 alors que le club d’Amiens participait pour la première fois cette saison là au championnat européen de l’EHL. Car un événement pour le moins inattendu se produisit au sein du club d’Amiens. Auréolé de sa grande performance lors du Mondial de 1997 en Finlande, Roger Dubé quitta le club de Brest, qui avait décidé de se saborder malgré son titre par la seule volonté de son président Briec Bounoure. L’attaquant franco-canadien prit donc la direction de l’Allemagne pour jouer avec les « Huskies » de Kassel. Mais son séjour outre-Rhin tourna court puisqu’il fut remercié dès le mois de novembre « pour incompatibilité d’humeur avec l’entraîneur ». Ces deux tempéraments de feu étaient visiblement inconciliables. C’est alors que l’on assista à un événement encore inédit dans le hockey sur glace français. En effet, grâce à une initiative très originale prise par un groupe de supporters du club d’Amiens surnommé « Les Amis des Gothiques », Roger Dubé put retourner jouer dans l’équipe de Picardie même si la venue du célèbre numéro 28 tricolore fit grincer quelques dents parmi certains supporters, mais aussi parmi les joueurs de la Somme. En effet, à l’intersaison le club d’Amiens avait été victime d’un déficit de 120 000 euros et les dirigeants avaient imposé des baisses de salaires…

Ayant entendu les rumeurs concernant le retour en Picardie de l’attaquant tricolore, le président d’Amiens, François Désérable, annonça par avance que son club ne pourrait pas financer le salaire de Roger Dubé. C’est donc une collecte de fonds organisée auprès des partenaires et des supporters qui permit de récolter la somme nécessaire (140 000 francs soit 21 343 euros) et d’embaucher ainsi le Franco-canadien sans compromettre les finances des Gothiques ! Visiblement complice de cette initiative inédite, François Désérable déclara : « J’avais dis que nous n’avions pas les moyens de recruter Roger Dubé et je n’ai pas changé d’avis. Mais à partir du moment où un groupe de supporters a pu réussir, avec notre permission, à trouver l’argent nécessaire, je n’ai pas de raison de refuser cette offre puisque ça nous coûte rien ! D’autant que Dubé est le joker qui peut nous permettre de décrocher le titre. »

En désaccord avec ce recrutement pour le moins inhabituel qui fit grand bruit, l’ancien gardien de but international Frédéric Malletroit préféra démissionner de son poste de vice-président du club chargé de hockey mineur en regrettant « que le club soit géré par des supporters. » Cependant, l’agitation provoquée par le retour pour le moins cocasse du Franco-canadien cessa rapidement. Le « Tireur d’élite » reprit de plus belle le chemin des buts pour la plus grande joie des supporters qui ne regrettèrent pas leur investissement. Antoine Richer, le capitaine des Gothiques, qui était devenu entre-temps l’entraîneur national adjoint auprès de l’Américain Herb Brooks, confia aux médias : « Tant qu’à faire, il vaut mieux l’avoir avec nous que contre nous puisqu’on l’annonçait aussi à Grenoble. »

Conscient de la grande faveur qui lui avait été accordée, Roger Dubé tenta de donner le change dans l’équipe d’Amiens qui s’était également renforcée avec l’arrivée des deux frères jumeaux François et Maurice Rozenthal venus de Lyon, ainsi que du défenseur de Rouen, le finlandais Heikki Riihijarvi. Si les Gothiques perdirent dans la foulée la finale du championnat de France contre Grenoble, Roger Dubé devait remporter (pour la troisième fois de sa carrière) la Coupe Magnus l’année suivante, sous la direction de Dave Henderson.

En effet, le Franco-canadien put enfin réaliser son rêve, à savoir soulever la Coupe Magnus tant convoitée après avoir participé avec ses camarades en cours de saison au deuxième tour de la Coupe continentale qui fut organisé à Amiens. Les Gothiques remportèrent donc pour la première fois de leur histoire le titre de champion de France au mois d’avril 1999 après avoir éliminé Reims en trois matches dans la série finale. Le duel décisif de cette série mémorable se joua dans le Coliseum, devant plus de 4000 spectateurs et dans une ambiance indescriptible. Au coup de sirène final, le célèbre coach amiénois fut porté en triomphe par ses joueurs et il eut droit à un tour d’honneur bien mérité sous un tonnerre d’applaudissements alors qu’il portait la Coupe Magnus (bien amochée) à bout de bras. Lors de la parade en ville, quatre jours plus tard, avec tous les champions de France juchés sur la plate-forme d’un camion semi-remorque, le Maire d’Amiens, Gilles de Robien, se laissa emporter par le grand enthousiasme de ses concitoyens. Depuis le perron de l’Hôtel de ville, l’ancien ministre fit monter les larmes aux yeux de Dave Henderson et de ses joueurs en qualifiant la performance de l’équipe de hockey sur glace d’Amiens comme étant ni plus ni moins que « l’événement sportif du siècle pour la ville ! » Et le Maire de poursuivre : « Il y a eu un avant et un après le 14 avril 1999 car ce jour là Amiens avait rendez-vous avec l’histoire du sport. La foule, ivre de bonheur, assista à la remise de la médaille de la ville non seulement au président du club François Désérable, mais aussi à Dave Henderson ainsi qu’à deux joueurs exemplaires, Antoine Richer et Christophe Moyon. Le point d’orgue sera la remise à chaque joueur d’une bouteille remplie avec de la glace fondue du Coliseum. Une cuvée pour le moins originale mais qui devait faire date dans l’histoire du club de la Somme.